Tête-à-tête
Dans cette chronique, la présidente de l’OOAQ partage des réflexions inspirées par l’actualité ayant cours au sein du système professionnel québécois. C’est une invitation à poursuivre une réflexion individuelle et collective.

Marie-Pierre Caouette, M.O.A., présidente
Fiers de nos racines et ouverts sur le monde
En septembre 1956, la première école d’orthophonie-audiologie au Canada, sise à l’Université de Montréal, accueillait sa première cohorte… composée de 6 étudiants ! Cinquante-deux ans plus tard, ce sont 35 étudiants en audiologie qui faisaient leur entrée à l’Université de Montréal en septembre et 140 étudiants qui débutaient leur formation de maîtrise en orthophonie dans l’un des 3 programmes offerts au Québec, tandis qu’une quatrième école pourrait ouvrir dans un avenir rapproché.
L’année 1974 marquait la naissance du système professionnel
québécois, fondé sur le Code des professions.
Une mission partagée
Chacun sait que la mission d’un Ordre est de protéger le
public en lui assurant, entre autres, l’accès à des services de qualité. Or,
l’Ordre, c’est vous... C’est nous.
Cette mission de protection du public, chacun de nous la porte en soi au quotidien. C’est pourquoi il est essentiel de veiller sur ce capital humain si précieux et si rare.
Le monde du travail s’est transformé au cours des dernières décennies. Les changements organisationnels, les avancées de la science, une sphère technologique en ébullition et la compétitivité accrue au sein des équipes ne sont que quelques-uns des éléments qui requièrent une grande capacité d’adaptation. Le processus d’accélération du changement, bien que stimulant, vient inévitablement bousculer nos façons d’exercer nos professions et remettre en question nos relations avec nos partenaires.
Quelle attitude adopter en contexte déstabilisant ? Comment s’adapter, puisque la résistance au changement est source de mal-être ? Est-il possible, sans renier ses valeurs, de participer activement au processus de changement au lieu de le subir ?
À une époque où le temps est devenu un luxe, prendre périodiquement un temps d’arrêt pour faire le point et se ressourcer est plus que jamais une responsabilité pour le professionnel. Pendant que le monde du travail se transforme à un rythme effréné et que l’on demande constamment aux professionnels de faire plus avec moins, qui prend soin de celui qui prend soin ? En contexte de pénurie, alors que nous sommes sollicités de toutes parts, il FAUT se préoccuper collectivement de notre santé et de notre satisfaction au travail. Pour se sentir fiers de nos racines et ouverts sur le monde, il est nécessaire de prendre soin de soi, de nous, puisque la qualité des services rendus à la population nécessite des professionnels en santé et à l’aise dans leur milieu de travail.
Le professionnel : un apprenant permanent
Pour la protection du public, le professionnel doit
s’engager volontairement et activement à être un apprenant permanent à travers
un programme stimulant de développement professionnel. Le maintien de nos
compétences est un devoir inscrit à notre Code de déontologie. Avouons-le, il
s’agit d’une tâche exigeante au quotidien. Et pourtant, la formation continue
demeure une culture solidement implantée au sein de notre groupe (1) : nous
pouvons en être fiers.
Les divers comités de l’Ordre sont des partenaires
privilégiés pour nous accompagner dans cette démarche de développement
personnel. En effet, le maintien des compétences ne saurait s’effectuer
efficacement par la voie exclusive de conférences. Le maintien des compétences
s’actualise aussi par une participation active à l’évolution de nos professions.
Que ce soit par la contribution à un réseau de questionnement clinique et de
partage de données scientifiques comme les forums, par l’accompagnement
stimulant de stagiaires ou à travers un comité chargé d’approfondir une sphère
spécifique de notre champ de pratique, s’engager à contribuer à notre évolution
collective constitue une approche «gagnant-gagnant» nourrissante pour le
professionnel, l’Ordre et la société.
Fiers de nos racines… dans un système professionnel en
évolution
En participant activement à la naissance de nos deux
professions, nos pionniers et pionnières des cinquante dernières années ont fait
preuve de détermination et de courage, de curiosité et de rigueur scientifiques,
d’engagement et de professionnalisme. Ces valeurs sont les nôtres, encore
aujourd’hui. La situation géographique particulière du Québec, entre l’Europe et
les États-Unis, a incontestablement influencé notre rapport unique à
l’évaluation des fonctions langagières. Les particularités du système québécois
dans le domaine de l’audition, ont également contribué à notre évolution
spécifique. Notre formation initiale de maîtrise, nos solides assises
scientifiques et cliniques ainsi que les standards de haut niveau que nous nous
sommes fixés en ce qui concerne le développement de nos compétences, nous ont
permis de tracer la voie à nos partenaires dans plusieurs domaines, que l’on
pense seulement à la dysphagie, à la dyslexie-dysorthographie, aux méfaits du
bruit et au dépistage systématique de la surdité chez les nouveau-nés.
Il y a 50 ans, d’autres professions voyaient également le jour. Comme les nôtres, elles ont évolué. Comme nous, d’autres professionnels ont contribué avec fierté au façonnement du système professionnel québécois tel que nous le connaissons actuellement. Un modèle unique au monde, dont les particularités s’accompagnent de nombreux avantages et de tensions certaines.
Relever les défis… et demeurer ouverts sur le monde
Depuis quelques mois, les enjeux de la mobilité de la
main-d’œuvre mobilisent temps et attention. Les yeux sont tournés vers nous. Que
ce soit en France, en Ontario ou dans le reste du Canada, les gens saluent nos
hauts standards de qualité et souhaitent les adopter à leur tour. Ils
reconnaissent notre travail de pionniers en orthophonie et en audiologie, nos
initiatives, notre vision et les spécificités de la pratique québécoise.
Ce regard que les autres portent sur nous, nous amène à
réfléchir à la place que nous occupons dans un système québécois en mouvance.
Bien que les tensions entre les partenaires du réseau soient réelles, les moyens
musclés choisis pour mener certaines batailles ne semblent pas toujours les
mieux appropriés pour faire entendre notre voix et réaliser la mission de
protection du public. Il faut parfois réviser certaines stratégies.
Des enjeux démographiques et économiques tiraillent le système professionnel québécois. Nous ne pouvons ignorer leurs effets dans la planification des orientations que nous prendrons afin de demeurer en adéquation avec nos partenaires dans un monde en changement. À travers une réflexion respectueuse centrée sur les besoins de la société, il faut s’assurer d’affirmer notre spécificité de spécialistes de la communication humaine tout en reconnaissant celle des autres dans les zones limitrophes. En quoi suis-je unique par ma formation initiale et mes compétences acquises ? Voilà la question que chaque membre du système professionnel doit se poser, pour le bien de la population, afin d’être un ambassadeur de sa profession confiant et constructif au sein d’une équipe. Reconnaître nos identités respectives et définir nos valeurs communes au lieu de se déchirer dans les zones grises.
Un leadership collectif fort et constructif
Et si la solution se trouvait sur le terrain ? Pour un
milieu où des conflits personnels et des tensions aux relents corporatistes
divisent les individus et discréditent le système professionnel, il y en a un
autre où des professionnels ont su trouver la maturité nécessaire pour définir
les interfaces permettant d’en arriver à mettre en commun leurs forces
complémentaires au service de la population. Le Québec compte nombre de ces
microcosmes où chacun trouve sa place dans le respect et l’ouverture afin
d’offrir un service optimal au public et de réussir ensemble la mission de
protection qui nous est confiée. Il faut nourrir notre leadership collectif pour
continuer d’avoir prise sur le cours des événements. Peut-être est-il temps de
passer d’un modèle «top down»
à un modèle « bottom up » pour influencer les décideurs.
Serons-nous à la hauteur des défis qui se présentent à nous ? J’en suis convaincue ! Souhaitons maintenant trouver en grand nombre sur nos routes des partenaires qui, comme nous, sont fiers de leurs racines et ouverts sur le monde.
(1) Pour sa 14e édition, le congrès scientifique de l’OOAQ a connu une participation record avec un total de 575 inscriptions, soit celle de près d’un membre sur trois.