Tête-à-tête

Tête-à-tête

Dans cette chronique, la présidente de l’OOAQ partage des réflexions inspirées par l’actualité ayant cours au sein du système professionnel québécois. C’est une invitation à poursuivre une réflexion individuelle et collective.

Prendre sa place… au sein du groupe


English version



Marie-Pierre Caouette, M.O.A.,
présidente et directrice général

Après les célébrations entourant le 35e anniversaire de l’entrée en vigueur du Code des professions, voici une nouvelle occasion de se réjouir : l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec a franchi l’automne dernier le cap symbolique du 2 000e membre! Alors que près de 40 ans d’histoire ont été nécessaires pour atteindre le 1000e membre, il n’a fallu que 12 ans pour doubler ce nombre. Grâce aux efforts soutenus réalisés avec nos partenaires pour lutter contre la pénurie, nous atteindrons vraisemblablement les 3 000 membres dans 9 ans et aurons doublé le nombre actuel dans un peu plus de 16 ans. Alors que le milieu de la santé appréhende les effets du départ à la retraite de nombreux travailleurs, la pénurie en orthophonie et en audiologie sera bientôt chose du passé.


En attendant ce jour prochain, notre nouveau statut d’ordre «de taille moyenne» nous amène à procéder à une réflexion et à une réorganisation en profondeur de notre organisation, de façon à nous centrer sur les objectifs et les moyens qui nous permettront de remplir efficacement notre mission première. Une façon de le faire sera sans contredit de partager cette bonne nouvelle avec le plus grand nombre d’interlocuteurs possible afin de déboulonner les mythes persistants entourant la pénurie en orthophonie et en audiologie.

Le syndrome du village gaulois
Notre histoire débute dans les années 1950 avec un «contingent» de 6 pionniers diplômés en orthophonie-audiologie pour l’ensemble du territoire canadien… Dès lors, faut-il s’étonner que le mot «pénurie» nous ait suivis jusqu’à ce jour? Les 50 dernières années ont occupé les orthophonistes et les audiologistes de la planète à développer nos professions au bénéfice de la population. Nous avons contribué activement à faire connaître les problématiques liées à la communication et à l’audition et avons été les ardents et avant-gardistes promoteurs du travail en équipe et du recours aux «partenaires de la communication» afin de favoriser les progrès et l’intégration de nos clients. Et pourtant, que d’énergie déployée afin de défendre un territoire de plus en plus vaste que nos troupes n’étaient pas toujours en mesure d’occuper! Ne vaudrait-il pas mieux concentrer nos actions à faire rayonner nos professions? Il est temps d’arrêter d’être une petite organisation «en réaction» et d’incarner davantage le slogan du Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ) : Un pro, c’est un pro aux yeux de la population en général, et pas seulement pour la portion qui nous apprécie déjà, afin que les décideurs puissent faire des choix éclairés en matière de troubles de la communication. On ne peut que se réjouir qu’un nombre croissant de nos partenaires s’intéressent enfin aux troubles du langage et de l’audition. Mais comment ne pas s’attrister qu’au moment où nous sommes plus nombreux que jamais au service de la population, les décideurs, persuadés de la persistance de la pénurie, recherchent des pistes de solutions dans lesquelles les orthophonistes et les audiologistes n’occupent pas toujours un rôle de premier ordre? Alors que le Québec se préoccupe du défi de la démographie, le secteur public est-il suffisamment préparé à accueillir et à retenir cette nouvelle main-d’œuvre? Nos finissants sont, en effet, de plus en plus nombreux à devoir créer leur propre emploi, même si l’on parle encore de pénurie. Serait-ce ce que l’on pourrait appeler le paradoxe OOAQuien?

De nouveau rôle à valoriser
Forts d’un nombre sans cesse croissant, nous devons saisir cette occasion unique pour développer de nouvelles fonctions et de nouveaux réflexes. En gardant toujours la personne au cœur de nos préoccupations, comme moteur de nos actions, il est temps de valoriser davantage tout le continuum des rôles qui permettront un rayonnement optimal de nos professions, comme d’autres groupes l’ont fait avant nous:

C’est avec une vision globale, une identité forte et une attitude confiante que nous remplirons encore mieux le volet social de notre mission commune.

S'adapter à un monde en changement
Bien que les 15 dernières années aient été le moment de se développer pour plusieurs professions paramédicales, il est bel et bien révolu le temps où une profession se définissait à travers une pathologie à laquelle elle était fréquemment associée. Les lois 90 et 21 ont amené une modernisation qui révolutionne le système professionnel québécois. Dorénavant, et c’est tant mieux, les problématiques et les clientèles n’appartiennent plus aux professionnels. On parle maintenant davantage du partage d’activités réservées. Cela ne doit pas dire que tous sont interchangeables et peuvent faire la même chose, mais bien que tous pourront offrir leurs compétences à la population et à leurs partenaires de l’équipe. Le partage d’un intérêt commun pour certaines problématiques doit se faire au profit de la clientèle, avec une portée différente pour chaque professionnel en lien avec son champ évocateur afin que le public ait accès à une gamme élargie(1) de services. Ouvrir nos frontières ne signifie pas perdre notre identité, bien au contraire.

Ce nouveau paradigme nous amène à développer les outils qui nous permettent de mieux informer la population afin qu’elle puisse faire les choix les plus appropriés à ses besoins. C’est dans ce contexte que l’OOAQ procède actuellement à des modifications de son organigramme et à une professionnalisation de son personnel afin de permettre la mise en œuvre d’un plan de communication, dont le nouveau site Internet deviendra un outil central. En effet, avec la mondialisation et l’ouverture des frontières, grâce au Web notamment, les professionnels ne peuvent plus tout contrôler et empêcher la population d’avoir accès à différentes sources d’information. Il faut donc se positionner stratégiquement dans ce nouvel espace, en harmonie avec nos partenaires, afin d’offrir aux citoyens des sources d’information fiables.

De l'audace et du leadership
Dans le contexte où l’on sent que le système professionnel québécois est balayé par un vent de changement, l’Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec doit se faire le promoteur engagé des relations interprofessionnelles harmonieuses. Déjà, sur le terrain, nos membres font équipe avec de nombreux collaborateurs. L’interdisciplinarité sera d’ailleurs à l’honneur dans nos pages à partir de ce numéro. La participation de l’OOAQ aux travaux de rédaction du guide interprétatif de la Loi 21 ouvre la porte à un rapprochement avec l’Ordre des psychologues du Québec. L’OOAQ a également consolidé ses liens avec plusieurs partenaires au cours des derniers mois, que l’on pense à l’Association des orthopédagogues du Québec et à l’AQETA, notamment, avec lesquels nous prévoyons la préparation d’événements communs de formation et d’information. Il y a aussi lieu d’être particulièrement fiers des réalisations dans le domaine de la santé auditive alors que, dans une formule unique en son genre, les professionnels (ORL, audiologistes et audioprothésistes) collaborent activement avec les associations d’usagers afin de faire avancer des problématiques communes qui ont un impact sur la santé publique. Voilà autant d’occasions de faire la promotion d’une mise en commun authentique de nos compétences respectives au bénéfice des Québécois et Québécoises. L’expérience des derniers mois a démontré que la population est gagnante lorsque les professionnels apprennent à s’apprivoiser. Le fameux «partage des compétences» commence d’abord par un partage d’information. Une rencontre avec l’autre où l’on apprend à connaître ses compétences et à lui faire découvrir les nôtres. Dans ce contexte, l’enjeu n’est plus de protéger un territoire, mais de protéger le public, ensemble.

Ensemble
Le visage du Québec est appelé à changer dès demain avec l’inversion de la pyramide démographique. L’accessibilité à des services de qualité et dans un délai raisonnable pour tous représente un défi qui peut donner le vertige. Et pourtant, ce projet commun peut servir de catalyseur à l’apaisement des tensions interprofessionnelles des dernières années puisque la solidarité entre les professionnels devra être le ciment d’un véritable travail en interdisciplinarité. L’engagement collectif se nourrit dans l’action, dans une volonté commune de réaliser un projet de société qui nécessite de l’audace et des efforts de tous les instants. Pour ce faire, il faudra apprivoiser l’incertitude et tolérer l’ambiguïté, s’habituer à l’idée que le projet n’est jamais complètement achevé et que la satisfaction se trouve dans la participation à la démarche elle-même(2). Le succès de cette entreprise se fera à l’aide des ingrédients que nous connaissons tous : l’ouverture au changement, le respect mutuel, la patience, la motivation, un regard tourné vers l’avenir, l’écoute active, la rencontre authentique avec l’autre et par-dessus tout, croire au succès de l’opération.

À en juger par les événements rassembleurs et inspirants auxquels j’ai eu le privilège d’assister au cours des dernières semaines, nous sommes plusieurs à y croire au sein du système professionnel. «Ensemble, nous réussissons», affirmaient les organisateurs du 35e congrès de l’AQETA. «Agir ensemble pour un mieux-être collectif», proclamait-on lors des États généraux de l’Ordre des diététistes du Québec.

Ensemble, pour bâtir l’avenir d’un Québec instruit et en santé. Ensemble… et si c’était possible? Et si c’était la clé?

(1) Inspiré de TRUDEAU, J-B., de GRANDMONT, S., LAFRANCE, L. et POITRAS, L. 2007. «La loi 90 : La force de l’interdisciplinarité. Des connaissances et des compétences à partager.» Dans M-J. Fleury, M. Tremblay, H. Nguyen, L. Bordeleau., Le système sociosanitaire au Québec. Gouvernance, régulation et participation, Gaëtan Morin éditeur, Chenelière Éducation, chapitre 15, p. 263-272.

(2) Inspiré de «Mission impossible! Et pourtant, ensemble…», conférence d’ouverture du 35e congrès de l’AQETA, Guy Bourgeault, Ph.D. théologie et éthique, professeur, Département d’administration et fondement de l’éducation, Faculté des sciences de l’éducation, Université de Montréal.


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Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec.
14 octobre 2008