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Dans cette chronique, la présidente de l’OOAQ partage des réflexions inspirées par l’actualité ayant cours au sein du système professionnel québécois. C’est une invitation à poursuivre une réflexion individuelle et collective.
Jeter le bébé ave l'eau du bain...
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Marie-Pierre Caouette, M.O.A., présidenteEn cette année de célébrations, le cœur n’est pas toujours à la fête. Il faut dire que nous sommes entrés de plein fouet dans une ère de changement. En effet, on questionne certains paradigmes qui sous-tendaient la réforme du système professionnel québécois dans la mouvance du renouveau des années ‘70. Ce que nous vivons actuellement ébranle certaines de nos valeurs et de nos traditions. Pareilles turbulences requièrent ouverture et vigilance afin de garder le cap sur la cohérence.
Le Code des professions a 35 ans
Le 1er février 1974, le Code des professions entrait en vigueur après son adoption par l’Assemblée nationale du Québec. On applaudissait alors la naissance d’un système professionnel voué à la protection du public. Unique au monde, ce système allait devenir la pièce maîtresse du fonctionnement de notre société. Aujourd’hui, il compte 326 000 membres exerçant 51 professions réglementées et encadrées par 45 ordres professionnels présents dans tous les domaines stratégiques de la société : la santé, les relations humaines, le génie, l’aménagement et les sciences, le droit, l’administration et les affaires.
Malgré cette présence accrue, la population connaît encore mal la différence entre la mission d’un ordre et celle d’une association. À tort, plusieurs confondent même les ordres professionnels avec ces anciennes guildes de marchands, dédiées avant tout à l’enrichissement de leurs membres. Pourtant, les ordres se sont vus confier la responsabilité de protéger la population. Ils sont détenteurs d’un pouvoir délégué, leur permettant d’exercer un contrôle rigoureux de la compétence et de l’intégrité de leurs membres au moyen notamment des comités d’admission, d’inspection professionnelle et de discipline. Trente-cinq ans après son adoption, la mission du système professionnel est bousculée alors que l’on assiste à une volonté de «redéfinir le concept de protection du public», sa valeur fondamentale.
Opération «mobilité»
Afin de contrer la pénurie d’effectifs engendrée par le vieillissement de la population, la société doit passer en mode «solution». Il faut de l’audace pour rallier les troupes à la mise en œuvre de projets permettant de prendre un virage de société. L’obligation pour les ordres québécois de poursuivre la réflexion amorcée avec les organismes de réglementation canadiens à propos des façons d’améliorer la mobilité de la main-d’œuvre est certainement nécessaire. Rappelons toutefois qu’en matière d’accessibilité aux services, l’OOAQ s’est déjà montré prévoyant et proactif en appuyant les universités québécoises dans leurs efforts pour augmenter le nombre de diplômés. L’OOAQ a aussi démontré son leadership en réalisant depuis huit ans des missions de recrutement en Belgique, un pays dont le niveau de formation de ses diplômés de 2e cycle en orthophonie s’apparente à celui de nos membres. Alors que nous étions 25 orthophonistes-audiologistes lors de l’entrée en vigueur du Code des professions, nous sommes maintenant près de 2 000 orthophonistes et audiologistes, plus compétents que jamais, au service de la population. À l’OOAQ, avec un nombre de membres en croissance et dont la moyenne d’âge se situe au début de la trentaine, la question de l’accessibilité aux services en lien avec le vieillissement de la population ne se pose pas de la même façon que pour d’autres professions.
À compter du 1er avril 2009, l’incitation à délivrer un «permis sur permis» à des candidats ayant obtenu une autorisation d’exercer dans une province canadienne, dont l’organisme de réglementation n’a pas nécessairement les mêmes mécanismes d’admission et de contrôle de l’exercice de la profession, cause des frissons au sein des ordres. En effet, l’obligation de composer avec certains membres dont la formation et les compétences pourraient être de niveaux très variables pourrait atténuer les pouvoirs du comité d’admission et augmenter le fardeau de la preuve pour le comité d’inspection. Un minimum de temps est requis pour planifier l’harmonisation des critères d’admission et des processus d’évaluation du maintien des compétences d’un océan à l’autre, et au-delà des frontières. Malgré notre implication active et notre adhésion à ce projet de société pertinent, la cadence soutenue imposée par la conjoncture actuelle a de quoi nous rendre inquiets, à certains moments, pour le maintien de la protection du public.
Un engagement réitéré envers la population du Québec
Dans ce contexte, c’est avec détermination que les ordres québécois ont adopté la résolution suivante : «En ce 35e anniversaire de l’entrée en vigueur du Code des professions, les ordres professionnels, réunis au sein du Conseil interprofessionnel du Québec, réitèrent unanimement à la population leur engagement à assurer la compétence et l’intégrité des 326 000 professionnels qu’ils regroupent et à contribuer, au meilleur de leurs capacités, au progrès de la société québécoise.»
Objectif : Accessibilité compétente?
Une plus grande mobilité de la main-d’œuvre n’est pas l’unique solution pour améliorer l’accessibilité aux services. La planification stratégique des ressources semble aussi une avenue porteuse. Le nouveau Plan d’accès aux services pour les personnes ayant une déficience en est un bel exemple.
Optimiser l’organisation des services, voilà un objectif noble et nécessaire dans le contexte démographique et économique actuel et à venir. Nul ne peut être contre la vertu. Il s’agit d’une occasion unique de revoir nos pratiques et de les évaluer. Le monde a changé depuis 30 ans. Peut-on s’opposer à un projet qui propose une meilleure planification de la continuité des services et l’émergence de pratiques novatrices sans être taxé de corporatisme? Encore faut-il effectuer la démarche en questionnant les bons éléments. La qualité des services et surtout la compétence de ceux qui les dispensent ne devraient jamais être sacrifiées au nom de l’accessibilité.
Pénurie ou exode…
Le nouveau Plan d’accès propose de réduire le temps d’attente et d’offrir des services dans un délai raisonnable. Il permettra à la population d’accéder à des services. De façon réaliste, cela ne veut pas nécessairement dire les services que nous aimerions offrir à tous. Il s’agit d’un important choc des valeurs auquel les scientifiques que nous sommes sont confrontés, au moment même où la recherche et la technologie offrent des possibilités d’évaluation et de traitement jusque-là inespérées.
Pourtant, le Québec n’a jamais compté autant d’orthophonistes et d’audiologistes sur le terrain et leur nombre continuera d’augmenter d’une façon sans précédent au cours des prochaines années. Dans un contexte où plusieurs remettent en question la spécificité de nos évaluations et de nos traitements, il n’est pas étonnant de constater les ratés du secteur public en ce qui concerne l’attraction et la rétention des professionnels. En effet, alors qu’un nombre croissant de finissants optent pour la pratique privée, de nombreux professionnels expérimentés quittent le secteur public après avoir vécu une modification de leur tâche à un point tel que la protection du public leur semble menacée. Tous ces passionnés sont à la recherche d’un cadre de travail en adéquation avec leurs valeurs profondes.
L’usager, au cœur de nos réflexions, de nos actions
L’accès à des services gratuits, dispensés par des professionnels compétents, demeure un enjeu majeur pour la protection du public. Il ne faut pas perdre de vue que l’objectif du plan d’accès n’est pas de répondre au plan d’accès dans les délais fixés mais plutôt d’initier une profonde réflexion et un mouvement de réorganisation.
Les concepts liés à l’intervention écosystémique pourraient nous aider à faire progresser notre réflexion. Certes, tous ont droit aux services, mais est-ce que chacun est réceptif ou a besoin des mêmes services? Parallèlement à la démarche effectuée dans son milieu, chaque intervenant devrait se poser quelques questions : «Les nouvelles orientations prises au sein de mon équipe respectent-elles les principes de protection du public? Dans la formulation des objectifs d’intervention, mon analyse tient-elle compte de la disponibilité de l’usager et de sa famille à s’investir dans le processus de rééducation qui m’apparaît souhaitable? À un moment précis, selon les disponibilités de mes clients, mon intervention est-elle significative pour eux, à défaut d’être optimale? Suis-je à l’aise dans mon cadre de travail, dans les limites de ce que je peux faire dans le mandat qui m’est confié, parfois en contradiction avec ce que je veux faire dans le cadre de mon développement professionnel?»
Notre identité professionnelle s’articule d’abord autour du pivot central que constitue le mandat d’expert. Toutefois, nos fonctions quotidiennes font appel à une multitude d’autres rôles : le communicateur, le professionnel, le promoteur de la santé, le collaborateur (1). Dans certains contextes, accepter de jouer le rôle de consultant afin de permettre à des personnes et à leurs aidants d’avoir un accès plus rapide au monde de l’orthophonie et de l’audiologie peut faire une différence significative dans la vie de plusieurs de nos concitoyens. L’important est de demeurer transparent et compétent dans nos actions.
Informer pour mieux protéger
Au cours de cette grande vague de réorganisation des services, les décideurs ne doivent pas sous-estimer la vulnérabilité des personnes qui présentent des troubles de la communication ni la complexité des activités d’évaluation et de traitement réalisées par les orthophonistes et les audiologistes. Le fait de favoriser une meilleure utilisation des ressources sur le terrain et une plus grande complémentarité entre les intervenants ne devrait en aucun cas signifier la substitution des titres d’emploi. Une telle position pourrait entraîner une confusion qui risquerait de causer de graves préjudices à la population.
Pour l’Ordre, la protection du public passe d’abord et toujours par l’amélioration de l’accès aux services dispensés par des orthophonistes et des audiologistes. Plus que jamais, il faut expliquer, préciser à nos partenaires et aux usagers, la nature de nos services, de nos différents rôles, des partenariats possibles avec certains partenaires. Informer, c’est donner du pouvoir aux individus. C’est le rôle de l’Ordre : c’est le rôle de chacun de nous.
Complémentarité avec des partenaires
Avant même de penser à confier à des partenaires des activités requérant toute la compétence des orthophonistes et audiologistes, les employeurs pourraient optimiser leur travail en passant en revue la liste des tâches qui réduisent l’efficacité de ces professionnels. Qu’on pense seulement à la prise et à la confirmation des rendez-vous, à la fabrication de matériel, aux photocopies, à la désinfection du matériel, aux interventions peu rentables auprès de partenaires qui ne possèdent pas suffisamment de connaissances de base, en langage par exemple, aux déplacements entraînés par un territoire trop vaste à couvrir ou un nombre de points de service peu réaliste, etc. Sans trop d’imagination, la liste pourrait s’allonger de façon significative.
L’orthophoniste et l’audiologiste ne sont pas tous dans la même situation lorsqu’il s’agit de déterminer le type de tâches pouvant être confiées à un partenaire. Par exemple, on convient facilement qu’il pourrait être rentable qu’un orthophoniste encadre la mise en œuvre d’un groupe de stimulation du langage animé par des partenaires formés par des orthophonistes, afin de permettre à de jeunes enfants et à leurs parents d’accéder à un certain type de services dans l’attente de services spécifiques d’évaluation et de traitement orthophoniques. Ce sont quelques heures qui pourraient avoir un rayonnement optimal. Toutefois, l’usager devrait alors recevoir l’information nécessaire pour lui permettre de comprendre les avantages et les limites du service qu’on lui propose. Dans un autre ordre d’idées, on imagine mal que les personnes qui présentent un trouble du langage ou de l’audition dûment identifié puissent bénéficier uniquement d’un service de groupe animé par des partenaires. De même, une fois l’analyse et la réorganisation des services réalisées, le Plan d’accès devra tenir ses promesses en ce qui concerne l’ajout de ressources spécialisées en orthophonie et en audiologie. Il est primordial d’éviter que, dans certains milieux, on en vienne à «déshabiller Pierre pour habiller Paul» de façon à répondre à certains critères de performance dans un délai fixé.
Concertation et vigilance
En terminant, force est de constater que nous sommes passagers d’un train dont la vitesse de croisière s’accélère sans cesse. Tenter de freiner des projets qui proposent un virage de société dont les thèmes reposent sur une vision d’avenir et la planification stratégique ne peut se faire sans risquer un déraillement lourd de conséquences.
À nous d’unir nos compétences et notre expérience afin d’exercer un leadership collectif fort nous permettant d’écrire une nouvelle page d’histoire. À nous de nous engager à influencer la trajectoire de ces projets et de les maintenir sur les rails, au bénéfice de la population. Plus que jamais, je nous invite à la réflexion et aux échanges, afin que ces grands principes d’accessibilité deviennent des leviers d’amélioration de la qualité des services, dont nous serons les pivots pour une plus grande qualité de vie des citoyens.
Il est possible d’être ouverts au changement sans être naïfs et prudents sans être réactionnaires. Faire preuve de créativité et d’une capacité d’adaptation après une étape de saine concertation ne signifie pas pour autant renoncer à nos valeurs, à la qualité de nos services et à la protection du public. Vigilance ne rime pas avec immobilisme. À l’aube de cette nouvelle ère du professionnalisme et de ce vaste chantier du «faire mieux ensemble», veillons toutefois, cher(e)s collègues, à ce qu’on ne jette pas le bébé avec l’eau du bain…(1) Nomenclature tirée des travaux en cours d’un groupe de pilotage visant à établir un profil des compétences essentielles pour les orthophonistes et les audiologistes au Canada ainsi qu’un standard pancanadien en ce qui concerne les normes de compétence clinique (travaux basés sur le modèle Can MEDS 2005).
Notes Biographiques
Fiers de nos racines et ouverts sur le monde
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