Langage et fonctions cognitives
Le langage est un système cognitif complexe permettant la représentation, le traitement et la transmission d’informations symboliques. Il repose sur l’intégration de composantes interreliées (phonologique, lexicale sémantique, morphosyntaxique, discursive et pragmatique) qui soutiennent la production et la compréhension de messages verbaux. Son fonctionnement mobilise les fonctions exécutives et des processus cognitifs sous-jacents (attention, mémoire de travail, flexibilité cognitive, inhibition, planification…) nécessaires pour activer, sélectionner, organiser et utiliser efficacement les unités linguistiques. Ainsi, lors d’une évaluation orthophonique, ces processus cognitifs plus généraux sont pris en compte en raison de leurs interactions étroites avec le langage et la communication.
En effet, l’orthophoniste possède les connaissances et l’expertise nécessaires pour :
évaluer les capacités langagières expressives et réceptives;
analyser la communication en contexte réel;
recueillir et analyser des données sur certaines fonctions cognitives et exécutives (ex. : attention, mémoire, planification, organisation, etc.)
Ces données recueillies sur les fonctions cognitives ne servent pas à diagnostiquer un trouble neuropsychologique ou mental comme un trouble de la mémoire ou un trouble de l’attention, mais contribuent notamment à :
comprendre comment les fonctions cognitives influencent la communication de l’individu et ont un impact sur ses partenaires de communication;
comprendre les forces et les défis de la personne;
soutenir le processus de diagnostic différentiel avec l’équipe multidisciplinaire;
déterminer les cibles et les objectifs d’intervention orthophonique;
objectiver un changement communicationnel ou un changement cognitif soupçonné ou préalablement diagnostiqué par un professionnel habilité;
soutenir la participation sociale, scolaire ou professionnelle de la personne.
Analyse cognitive des processus langagiers
Les modèles cognitifs du langage décrivent l’enchaînement complexe des processus intrinsèques à la compréhension et à la production du langage. Remonter à l’origine cognitive d’un symptôme langagier est tout à fait pertinent, puisqu’une manifestation langagière peut découler de mécanismes distincts.
À titre d’exemple, une anomie pourrait notamment résulter d’une atteinte de la mémoire sémantique, d’un déficit d’accès lexical ou d’une faiblesse du lexique phonologique. De même, un trouble de la compréhension verbale pourrait entre autres provenir d’un déficit des gnosies auditives, d’une perturbation de la reconnaissance lexicale, d’une altération de la mémoire sémantique ou d’une difficulté impliquant la mémoire phonologique/mémoire à court terme verbale. Ces composantes étant intrinsèques au langage, la clarté des conclusions émises quant à l’origine fonctionnelle du symptôme de surface objectivé est un élément primordial de la démarche clinique d’évaluation en orthophonie (ex. : présence d’anomie légère à mettre en lien avec une altération de la mémoire sémantique).
Par sa connaissance approfondie du langage et des processus cognitifs qui le sous‑tendent, l’orthophoniste est en mesure de réaliser cette analyse fine. Cette compétence lui permet notamment de structurer un plan d’intervention spécifique et de choisir des tâches thérapeutiques adaptées et personnalisées. Une intervention plus cohérente, plus ciblée et plus efficace est ainsi assurée. Dans plusieurs situations, cette expertise permet également à l’orthophoniste de formuler un avis éclairé sur le potentiel réadaptatif de la personne ou encore de fournir des éléments pertinents à l’équipe multidisciplinaire pour soutenir un processus diagnostique en cours.
Limites professionnelles et cadre légal
Bien que les orthophonistes aient des connaissances et des compétences reconnues dans le domaine de la cognition et des troubles neurocognitifs, elles et ils doivent exercer en respectant les limites de leur champ d’exercice et le cadre légal imposé par le Code des professions du Québec qui mentionne notamment que :
Les orthophonistes sont légalement habilités à diagnostiquer un trouble du langage et un trouble d’apprentissage lié au langage.
Les orthophonistes ne sont pas autorisés à diagnostiquer un trouble neuropsychologique ou un trouble mental, deux activités distinctes réservées à d’autres professionnelles et professionnels.
Ainsi, lorsque des manifestations ou des difficultés suggérant la présence d’un trouble mental ou d’un trouble neuropsychologique sont observées, l’orthophoniste peut notamment :
Se baser sur ses données d’évaluation pour tracer le profil communicationnel ou langagier de la personne et/ou diagnostiquer ou conclure à un trouble de langage, de parole ou de déglutition concomitant.
Donner son avis sur la correspondance avec le profil langagier ou communicationnel généralement observé avec un trouble mental ou neuropsychologique spécifiquement diagnostiqué ou en cours de diagnostic par un professionnel habilité.
Donner son avis sur le potentiel d’apprentissage, de récupération ou d’évolution de la personne.
Documenter les impacts des difficultés langagières ou communicationnelles sur la vie sociale, professionnelle ou scolaire de la personne.
Recommander lorsque requis, une évaluation par un professionnel habilité pour confirmer un diagnostic de trouble mental ou de trouble neuropsychologique.
Collaboration interdisciplinaire et coordination des évaluations
Les professionnelles et professionnels de l’équipe interdisciplinaire ont des rôles distincts mais complémentaires : reconnaître et valoriser les forces propres à chacune et chacun améliore la qualité des services et soutient un raisonnement clinique partagé et cohérent. Lors de leur évaluation respective, une coordination est nécessaire.
Bien que les tests psychométriques ne soient pas réservés, et considérant le fait qu’il y a un degré différent d’investigation des fonctions mentales supérieures selon les professionnels impliqués, il est entendu que chacun doit choisir et utiliser les outils psychométriques pertinents et proportionnels à son mandat et en conformité avec son champ d’exercice. Ainsi, chaque professionnel doit être en mesure de justifier ses choix en fonction de son objectif clinique. Ces considérations sont particulièrement importantes en matière d’évaluation des troubles neuropsychologiques, puisque les tests sont souvent uniques et qu’ils ne peuvent être utilisés de façon répétée sans miner leur validité. À cet égard, les professionnels devraient donc se concerter dans le choix des instruments d’évaluation afin que leur client commun puisse être évalué adéquatement par le professionnel approprié qui pourra disposer d’un outil valide. Enfin, un test ne peut être utilisé que lorsque le professionnel a les compétences pour ce faire (Office des professions (Guide explicatif du pl-21, 2021).
Certaines épreuves cognitives ou langagières sont utilisées à la fois par des orthophonistes, des neuropsychologues, des ergothérapeutes ou des orthopédagogues. Ainsi plutôt que de tenter de séparer rigoureusement les outils d’évaluation ou les tâches entre les disciplines, il est préférable de mettre de l’avant :
la pertinence clinique de chaque mesure ou de chaque activité;
la complémentarité des expertises;
l’objectif partagé d’améliorer le fonctionnement et la qualité de vie de la personne.
Et éviter :
la redondance des mesures ou les doublons de testing;
les effets de pratique pouvant fausser les résultats;
le traitement des résultats hors du champ d’exercice ou de l’habilitation légale.
Ainsi c’est toute une équipe qui contribue activement au processus d’évaluation diagnostique, en documentant notamment les forces et les défis de la personne, son fonctionnement général au quotidien et dans ses différents milieux de vie, son évolution, les facteurs de risque et de protection associés à son profil et à sa situation.
Impacts sur les conclusions orthophoniques
À la suite de son évaluation, de ses observations cliniques et des données collectées, et en tenant compte des diagnostics connus ou consignés au dossier, l’orthophoniste établit une conclusion orthophonique et/ou un diagnostic. Cette conclusion dresse le profil langagier et communicationnel de la personne, et précise les impacts des difficultés observées sur sa participation sociale, scolaire ou professionnelle. Elle peut également inclure les observations et les données relatives aux fonctions cognitives qui sont atteintes et qui ont un impact sur les difficultés langagières relevées. La conclusion orthophonique étant influencée par l’ensemble de ces informations, ignorer celles-ci serait contraire à la posture professionnelle attendue en orthophonie.
Afin d’éviter toute ambiguïté laissant croire que c’est elle ou lui qui a posé un diagnostic d’un trouble mental ou d’un trouble neuropsychologique l’orthophoniste fait preuve de vigilance dans la rédaction de ses conclusions. Lorsque de tels diagnostics se retrouvent dans une conclusion orthophonique puisqu’ils décrivent plus globalement la condition ou le profil de la personne évaluée, il est recommandé de mentionner la source professionnelle. L’orthophoniste peut en contrepartie mettre au profit de la patiente ou du patient toutes ses compétences et connaissances en cognition et langage et agir dans toute l’étendue de son rôle et de ses responsabilités professionnelles.
Les spécificités du trouble cognitivo-communicatif
Le trouble cognitivo-communicatif (également nommé trouble cognitivo-communicationnel ou trouble cognitivo-linguistique) est un trouble acquis de la communication affectant plus particulièrement la communication en contexte social et résultant d’atteintes cognitives notamment sur le plan de la mémoire, de l’attention, des fonctions exécutives ou de la cognition sociale et émotionnelle. Il survient généralement dans le contexte d’un traumatisme craniocérébral (TCC), d’une lésion cérébrale de l'hémisphère droit ou d’un trouble neurocognitif.
Les troubles cognitivo-communicatifs se manifestent notamment par des difficultés pragmatiques, discursives et sociolinguistiques et sont fortement influencées par le contexte, l’environnement et les partenaires de communication. Ces atteintes sont dénommées troubles cognitivo-communicatifs en raison de l’interrelation complexe entre la cognition, le langage et le comportement.
Ainsi, lorsque le profil clinique d’une personne y correspond, l’orthophoniste peut diagnostiquer un trouble cognitivo-communicatif (ou trouble cognitivo-communicationnel ou trouble cognitivo-linguistique). Ce trouble relève de son champ d’exercice et de ses compétences comme mentionné dans le profil de compétences nationales pour l’orthophonie.
En résumé
Par sa connaissance approfondie du langage et des processus cognitifs qui le sous‑tendent, l’orthophoniste est en mesure de tracer un portrait fonctionnel complet des capacités langagières et communicationnelles d’une personne. Sa contribution est essentielle à l’équipe interdisciplinaire et à l’accompagnement offert à la personne et à ses proches.
En respectant le cadre légal de la pratique professionnelle au Québec, l’orthophoniste contribue pleinement, éthiquement et efficacement au parcours clinique de la personne en tenant compte de toutes les facettes de son profil cognitivo-communicatif. Une pratique collaborative et centrée sur le fonctionnement de la personne permet d’offrir des services cohérents, pertinents et réellement bénéfiques pour toutes et tous.
Sources consultées
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Ordre des orthophonistes et audiologistes du Québec (2025, janvier). Avis de l'Ordre sur l'importance de la communication dans le soutien aux personnes atteintes de troubles neurocognitifs.
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